LE FIGARO 27 novembre 2000

Le Figaro - De quelle manière avez-vous traduit le dernier tome de Harry Potter ?
Jean-François Ménard - Dans l’urgence la plus absolue. Curieusement, il s’agit là de chiffres magiques. J’ai commencé le 13 Juillet et j’ai fini le 13 septembre. En 63 jours, à raison de dix pages traduites par jour. J’ai traduit les quelque 1080 pages de ce quatrième tome qui fait exactement le double du troisième.

Le Figaro – Les livres de J. K. Rowling s’inscrivent-ils dans une lignée spécifique du livre pour enfants ?
Jean-François Ménard – En fait, ils appartiennent plutôt à une tradition typiquement britannique, celle du Fairy Tail, le conte de fées qui mélange aussi des histoires de fantômes, sans oublier une pincée de roman gothique.

De Thackeray avec La Rose à l’anneau à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll en passant par J. R. R. Tolkien et son Seigneur des anneaux, J. K. Rowling a su reprendre le flambeau de cette littérature anglaise, parfaitement ancrée dans le fantastique et les univers parallèles, la sorcellerie ou la magie noire. Avec Harry Potter, elle assure une formidable continuité avec toute cette tradition littéraire tellement britannique, tout en apportant sa propre touche personnelle.

Le Figaro – Qu’avez-vous pensé de ce quatrième livre ?
Jean-François Ménard – En tant que traducteur, je n’ai pas vraiment le droit de me laisser charmer par l’œuvre que je dois restituer en français. Moi, je dois plutôt décortiquer le texte. Je suis obligé de démonter l’horloge pour qu’elle soit à l’heure de l’Hexagone, bref que le carillon de Big Ben sonne typiquement français ! Néanmoins, j’ai remarqué que la construction du roman était particulièrement réussie. La tonalité générale en est plus sombre. Le style de J. K. Rowling semble avoir changé.
Dans les derniers chapitres, qui sont assez émouvants, son écriture m’a rappelé celle d’Edgar A. Poe. L’évocation du mal, l’atmosphère fantastique sont brillamment évoquées.

Le Figaro – Que signifie exactement le terme moldus qui désigne les gens ordinaires qui ne possèdent pas de pouvoirs magiques ?
Jean-François Ménard – En anglais, le mot exact est muggles. Il s’agit d’un mot extraordinaire car il existe bel et bien dans le très complet Oxford dictionnary. Pourtant, la définition précise est… qu’on ne sait pas du tout ce que veut dire ce terme. On apprend que le mot a été employé par un certain Thomas Middleton au XVIIe siècle. Mais aucun sens précis ne s’en dégage. En fait, le terme muggle donne l’impression de mollesse. Par extension, les moldus sont devenus pour moi, des gens un peu « mous du bulbe », incapables de percevoir le monde de la magie derrière l’apparence des choses.

Propos recueillis par Olivier Delcroix